La médecine n'est pas un supermarché - Le nouvelliste, 02.06.2012 PDF Imprimer E-mail
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Spécialiste de la politique de la santé, le conseiller national tessinois Ignazio Cassis (PLR) y croit. Il dénonce une campagne mensongère.

Comme si l'opposition de la gauche et d'une partie du monde médical ne suffisait pas, il a encore fallu que l'UDC change d'avis. Après ce revirement, il est devenu difficile de croire aux chances de succès des réseaux de soins en votation populaire. Pourtant, le conseiller national Ignazio Cassis, vice-président du groupe libéral-radical, ne baisse pas les bras. Vice-président de la FMH, ancien médecin cantonal du Tessin, ce spécialiste en santé publique a aujourd'hui abandonné la pratique clinique pour se consacrer à la politique de santé. Il conteste le tableau négatif dépeint par certains de ses confrères. "Les médecins spécialistes se livrent à une campagne très agressive contre les réseaux de soins, mais les médecins ne sont pas forcément des experts en systèmes de santé". Interview.

 

La discussion tourne autour du libre choix du médecin. Vous-même, en tant que médecin, n'êtes-vous pas heurté par la limitation de choix impliquée par le réseau?

Pas du tout. Je serais choqué si on me proposait une réforme entraînant une dégradation de la qualité de la médecine. Ce n'est pas le cas car le libre choix n'est pas synonyme de meilleure qualité des soins. Non seulement l'accès individuel et non coordonné à tous les médecins possibles ne garantit pas une bonne médecine, mais il peut même mettre le patient en danger. Toutes les études scientifiques montrent que c'est la coordination des soins qui assure une médecine de qualité.

 

On peut néanmoins se demander si un malade chronique n'a pas intérêt à maintenir le lien thérapeutique avec son médecin traitant et à refuser d'entrer dans un réseau qui le contraindrait à changer de médecin?

Il n'a pas besoin de changer de médecin car la possibilité que son médecin de famille ne soit pas dans un réseau est minime. Dans les 20 cantons qui connaissent déjà les réseaux, 75% des médecins de famille en sont membres. Avec la loi qui poussera les patients à choisir la formule du réseau, il faut s'attendre à ce que tous les médecins de famille en fassent partie. Donc, rien ne changera pour le patient. Il est en outre faux d'affirmer qu'un assuré ne pourra consulter que des médecins membres du réseau. Comme aujourd'hui, le patient sera si nécessaire orienté vers un spécialiste en dehors du réseau.

 

En Suisse romande, les réseaux sont peu développés. Il y a donc peu de possibilités de comparaison...

Je comprends qu'un certain flou subsiste pour les assurés comme pour les praticiens. C'est désécurisant. Les points principaux sont néanmoins suffisamment clairs pour aller de l'avant. Demandez-vous en quoi le statu quo est préférable. Si on pense que l'augmentation annuelle des primes et les 1500 décès annuels dus à des erreurs médicales ne sont pas acceptables, il faut voter la réforme.

 

Si le réseau constitue un tel progrès, pourquoi infliger une pénalité financière aux assurés qui refusent de faire le pas?

C'est une question de solidarité sociale. Si vous vous comportez comme dans un supermarché et que vous voulez consulter trois orthopédistes et deux cardiologues dans la journée, libre à vous, mais il est normal que vous assuriez une part supplémentaire de la facture. Nous finançons tous le système de santé avec nos impôts et nos primes d'assurance maladie. Il n'y a rien de choquant à édicter des règles pour éviter une surconsommation.

 

Le réseau ne risque-t-il pas de séduire avant tout des bons risques, à savoir des assurés en bonne santé attirés par des primes plus avantageuses?

Il est vrai qu'aujourd'hui, une partie des économies faites dans les réseaux est due à la sélection de patients en bonne santé. Le coût des soins est inférieur de 20 à 25%, mais près de la moitié de ce pourcentage résulte de l'attrait exercé par le réseau sur les bons risques. La réforme soumise au peuple le 17 juin résout définitivement ce problème en améliorant le système de compensation des risques. Elle enlève donc la possibilité de gagner de l'argent en choisissant des patients en bonne santé. Les médecins du réseau auront au contraire tout intérêt à soigner des malades chroniques coûteux. C'est capital car c'est dans ce domaine que le réseau présente le plus grand potentiel d'économies en matière de coûts de la santé. Non pas en réduisant la qualité des soins, mais en évitant les doublons et les hospitalisations inutiles.

 

Le médecin a intérêt à ce que le patient soit satisfait

La réforme prévoit une responsabilité budgétaire partagée entre le réseau et la caisse-maladie avec laquelle il contracte. Cela ne va-t-il pas inciter le médecin à renoncer à des traitements trop coûteux?

Il me paraît normal que l'on demande à des professionnels d'assumer cette responsabilité budgétaire. Si les médecins ne le font pas, d'autres le feront à leur place, car on ne peut pas demander aux citoyens de payer chaque année 20% de plus pour le système de santé. Aujourd'hui, plus un médecin prescrit, plus il gagne. Dans le réseau, les médecins sont au contraire incités à prêter attention aux coûts. Cela n'aura aucune incidence négative sur les patients. Le médecin ne peut renoncer à un traitement coûteux que si celui-ci n'est pas indispensable à son patient. Sinon, celui-ci risque de devoir subir un traitement encore plus lourd ultérieurement. Le médecin a aussi intérêt à ce que le patient soit satisfait de la qualité des soins, car l'assuré n'est lié au réseau que pour une année.

 

Et si l'objectif financier est malgré tout dépassé?

Le scénario d'horreur selon lequel le budget serait épuisé en septembre et les malades renvoyés chez eux est un fantasme destiné à faire peur aux gens. Le budget sert avant tout de point de repère. Les expériences réalisées dans les réseaux actuels le démontrent. Les bonus ou malus annuels atteignent entre 30000 et 50000 francs par réseau. Ce sont des peanuts par rapport à l'argent qui circule.

 

La création du réseau est du ressort des médecins, mais ils doivent contracter avec les caisses-maladie. Est-ce que celles-ci ne tiennent pas le couteau par le manche?

Moins qu'aujourd'hui. Quand un médecin est seul dans son cabinet, la caisse a beaucoup de poids. Demain, elle sera face à un réseau qui regroupera plusieurs milliers d'assurés, donc plusieurs milliers de clients. Si elle ne signe pas le contrat, elle court le risque que ceux-ci choisissent de changer de caisse-maladie. La grande majorité des patients restera fidèle à son médecin. Cela s'est déjà vérifié par le passé en Suisse alémanique.

 

Voyez-vous les réseaux comme le dernier rempart contre la caisse unique?

Absolument. Les citoyens doivent choisir entre l'évolution que nous leur proposons et la révolution que constituerait la caisse unique. Et là, j'en suis persuadé, on sera définitivement confronté à une médecine à deux vitesses.

Par PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTIANE IMSAND