«J’aime mon pays et j’ai envie de pouvoir participer à son avenir»

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«J’aime mon pays et j’ai envie de pouvoir participer à son avenir»

Qui est l’homme qui a, aujourd’hui, le plus de chances de devenir conseiller fédéral? Quel est le parcours du conseiller national tessinois Ignazio Cassis (PLR) et quel est son univers mental? Rencontre.

Propos recueillis par Ariane Dayer et Fabian Muhieddine – Le Matin Dimanche 23.7.2017

 

Vous êtes un homme jeune, dynamique, libre, qui gagne beaucoup d’argent. Pourquoi avez-vous envie d’aller vous enfermer au Conseil fédéral ?
Merci pour le mot jeune, quand on a 56 ans, on entend ça avec plaisir, ça fait du bien à l’âme. J’aime mon Pays et j’ai envie de pouvoir participer à son futur, de lui donner une empreinte, de donner une direction à notre politique.

Donner une empreinte ? Pensez-vous vraiment qu’un conseiller fédéral peut marquer l’histoire ?
Pas à la Macron, on est en Suisse, il ne s’agit pas de changer l’histoire. S’il y a une chose qui est stable dans le continent européen c’est bien notre pays. C’est son secret et c’est positif. Ici, rien ne change rapidement et personne n’a suffisamment de pouvoir pour changer à lui seul notre destin. S’il essaie, les anticorps l’expulsent.

Dans la course au Conseil fédéral, il est dangereux de partir favori, vous l’êtes. Comment allez-vous faire semblant que ce n’est pas le cas jusqu’au 20 septembre ?
Je n’ai aucun moyen de faire semblant, puisque tout le monde en parle. Je gère ça avec le silence, je laisse les gens dire ce qu’ils désirent, sans réagir aux provocations. Ça fait partie du jeu. Ce qui a créé cette situation, c’est la décision du parti cantonal d’annoncer très tôt une seule candidature. Je n’ai pas le choix, je dois faire avec.

Pourquoi êtes-vous devenu médecin, vous vouliez sauver des vies ?
C’est venu en deux étapes. Pour la première, j’avais 13 ans, j’avais voulu franchir une barrière en fer et j’ai arraché mon petit doigt avec tout le poids de mon corps. On me l’a attaché, mais le l’ai vu devenir noir. Il a fallu l’amputer. Ça a créé beaucoup de curiosité en moi face au corps, à la maladie, à la médecine. Pourquoi le sang giclait comme une fontaine, comment était l’anatomie. Le deuxième évènement, c’était pendant un cours de trompette. Un de mes camarades avait fait une crise d’épilepsie je ne savais pas ce que c’était, j’avais une quinzaine d’années. J’étais très impressionné de voir sa tête taper par terre, sa salive couler. Je n’imaginais pas que l’être humain pouvait changer à ce point-là d’une seconde à l’autre. Ces deux moments m’ont beaucoup marqué. Vers 17 ans, j’aimais tellement la musique et l’univers du son que j’ai pensé à devenir ingénieur, mais je suis revenu à la découverte de l’être humain vers 19 ans.

Aujourd’hui vous n’exercez plus, y a-t-il un acte médical d’autrefois dont vous êtes fier ?
J’ai adoré mon année en chirurgie à l’hôpital de Lugano. Le coté manuel, recoudre par exemple. Il y a une dizaine d’années, je voulais acheter une voiture et le vendeur est venu vers moi en me disant : « Je vous connais, vous m’avez recousu la lèvre. Regardez comme c’est réussi ! » Ca m’a touché. La chirurgie a ça de beau : réparer des blessures. Il y a un avant et un après, ce n’est pas comme pour les maladies chroniques. Les gens sont très reconnaissants de voir le corps reprendre sa forme. J’aimais beaucoup le sentiment de puissance que la chirurgie donne au médecin. Mais il y a aussi eu le contraire, le sentiment d’impuissance de la médecine, notamment face au sida. L’année suivante j’ai ouvert la consultation sida dans un autre hôpital de Lugano. C’était des gens de mon âge, parfois ils avaient été à l’école avec moi, on les voyait mourir sans pouvoir rien faire.

Pourquoi aviez-vous choisi ce combat ?
Quand le médecin chef a voulu ouvrir ce service il a demandé qui était partant à se former dans ce domaine, sans que quelqu’un s’annonce. A l’époque, tout le monde avait tellement peur de cette maladie et on ne savait pas comment elle se transmettait, s’il suffisait de toucher les gens. Ça correspond assez à ma personnalité de me proposer quand personne n’est partant. J’étais tenté par l’idée d’essayer quelque chose de nouveau, de commencer sans rien savoir.

Aujourd’hui, le rapport au patient vous manque-t-il ?
Un peu, mais c’est surtout l’ambiance de l’hôpital qui me manque. Avoir des interactions avec des professionnels sur des cas cliniques. Avec la politique j’ai suffisamment de contacts humains, mais c’est celui avec les spécialistes qui me manque. C’était passionnant de traiter les situations complexes, ceux qu’entre médecins on appelle les « beaux cas ».

Comment était votre enfance, dans quel milieu avez-vous grandi ?
J’ai grandi avec trois sœurs, deux plus grandes, une plus petite. Ma mère a eu 4 enfants en six ans et demi. On vivait à la campagne, dans le village de Sessa, nous étions très heureux. Ma mère était mère au foyer et s’occupait de nous et des parents de mon père qui étaient âgés et vivaient avec nous. Jusqu’à l’âge de 30 ans, mon père travaillait à la campagne. A la fin des années 50, il s’est reconverti dans le domaine de l’assurance. Il avait un contrat avec la Winterthur, pour l’assurance vie. Il était le premier assureur dans la région de Malcantone. C’était un secteur tout nouveau, en plein essor puisque les gens commençaient à avoir de l’argent. Ils pouvaient préparer un capital pour leur enfant dès la naissance. Au fur et à mesure, il a commencé à vendre d’autres assurances, pour la voiture, ou contre la grêle. Je me souviens qu’à chaque période de grêle, il travaillait jour et nuit pendant deux semaines pour constater les dégâts. A cette époque, un assureur faisait tout : les contrats, les inspections après coup et le remboursement.

Votre père était-il sévère?
Je l’ai parfois détesté lorsque j’étais adolescent, je l’ai d’autant plus aimé après. Il était paysan mais il avait pas mal lu de livres. Il était paternaliste, vielle manière. Selon lui, il ne fallait jamais faire de compliment aux enfants. Quand ils tombent ils doivent apprendre à se relever tout seul sinon ils ne le feront jamais dans la vie. Nous savions qu’il était là, mais pas pour tout, juste en cas de gros problème. Le reste du temps, sa devise était : « Débrouille-toi. »

Lors de l’amputation de votre doigt, il a été dur ?
On était partis à l’hôpital pour amputer mon doigt devenu tout noir et l’opération, qui devait commencer à dix heures, a été reportée à plusieurs heures plus tard. Mon père m’a laissé attendre tout seul… Je me souviens aussi d’un autre épisode. Comme étudiant, j’avais postulé pour un travail d’été au magasin Epa-Uniprix, pour le salaire « phénoménal » de 28 francs par jour. Je voulais économiser pour me payer un vélomoteur et une chaine hifi. Mon père m’a accompagné pour postuler. On est arrivé devant le bureau du directeur général, j’étais très impressionné, ça me paraissait Dieu sur la terre. Et c’est là qu’on m’a laissé tout seul devant la porte. C’est des moments où l’on n’aime pas son père.

Si vous aviez eu des enfants vous auriez transmis la même éducation ?
Difficile à dire, mais je crois que oui. C’est une bonne manière de rendre les enfants indépendants.

Est-ce une douleur pour vous de ne pas avoir d’enfants ?
Oui bien sûr, avec mon épouse, nous aurions aimé en avoir. Ils ne sont pas venus. Il y a eu un moment vers 40-45 ans où c’était assez dur pour notre couple.

Au parlement, à cause de ce bout de doigt en moins, on vous appelle « Fingerlos », ça vous fait rire ?
Oh vous savez, j’ai l’habitude. Quand j’étais petit, j’avais un doigt en moins, je louchais et j’avais de grosses lunettes. Vous imaginez à quel point mes petits camarades m’ont asticoté. Pour rire, ils me demandaient de mettre mon doigt dans le nez. Plus tard, vers 16 ans, je demandais aux filles si elles savaient enfoncer leur doigt jusqu’au bout dans l’oreille… et je leur montrais que j’y arrivais. Comme quoi on peut parfois utiliser son handicap.

Ado, est-ce que vous étiez rebelle, le genre punk?
Pas vraiment mais, lors de ma première année comme étudiant à Zurich, une Genevoise m’a emmené sur le chemin de la rébellion. On vivait à quatre jeunes Tessinois en colocation, j’avoue que c’était davantage l’année de découverte des filles et de la fête que des études. A 20 ans, j’ai piqué la voiture de ma mère pour aller à Vernier rejoindre cette fille. J’avais juste pris ma guitare. C’est une des rares fois où j’ai vu mon père se mettre très en colère.

La politique, ça doit servir à quoi?
Un parti c’est une collectivité de gens qui partagent les mêmes valeurs. Je fais de la politique pour que les miennes et celles de mon parti soient celles qui l’emportent en Suisse. Je n’aimerais pas vivre dans une société conservatrice ni collectiviste. Si je ne le veux pas, je dois m’engager pour les valeurs qui sont les miennes.

Quand vous avez commencé, vous étiez plutôt à la gauche du PLR, pourquoi avoir passé à droite ?
Après dix ans de parlement, j’ai mûri. Je vois la réalité de manière plus large, plus globale peut-être. En 2007, j’ai été élu au parlement sans avoir un parcours politique classique : j’avais été élu conseiller communal mais là c’est un autre niveau. Il fallait régler des questions comme de savoir si le camion des ordures devait s’arrêter chaque 50 ou 75 mètres. On restait dans les choses pratiques avec peu de dimension gauche droite. Quand je suis arrivé au parlement, j’étais médecin de santé public. J’étais habité par l’idée que les mesures collectives étaient les plus efficaces pour améliorer la santé d’une collectivité. Il faut par exemple recommander le préservatif pour éviter le sida ou la mobilité pour lutter contre l’obésité. Cela s’accompagne de mesures structurelles : il faut que les préservatifs soient présents dans les lieux publics et qu’ils ne soient pas chers. Cela passe par des lois. Comme l’interdiction de fumer dans les restaurants. Ce que je n’avais pas complètement réalisé, c’est que ces mesures enlevaient petit à petit de la liberté individuelle.

Vous y êtes plus sensible aujourd’hui ?
Oui. A chacune de ce genre de décision, il y a une pondération d’intérêt entre la liberté de l’individu et l’amélioration de la santé de la population. Se pose alors la question de la définition de la santé et de celle de la liberté. À approfondir la question, on finit par se demander si la santé est un but ou un moyen. J’ai conclu que la santé n’est pas un but : je ne veux pas être malheureux mais sain, je veux être heureux même si je suis malade. J’ai réalisé que la liberté est une valeur plus importante que la santé. Du coup, je ne réagissais plus en spécialiste de la santé publique. Ça  m’a positionné plus à droite que le médecin de santé publique que j’étais.

Votre seul handicap aujourd’hui pour le Conseil fédéral c’est d’être considéré comme l’homme des caisses maladies, mais c’est un gros handicap ?
Ça dépend de l’optique. Un jour, j’ai été contacté par quatre assurances dissidentes qui voulaient créer une nouvelle association et qui m’ont demandé d’en prendre la présidence. En tant que vice-président de la Fédération des médecins (FMH), nous n’avions pas de relation d’amitié avec les assureurs. Mais, en libéral, je souffrais du fait que les partenaires n’arrivaient plus à communiquer alors que la loi était basée sur le dialogue. Il était temps de sortir de la diabolisation, de l’idée que les caisses étaient des ennemies. La proposition des quatre caisses me semblait une opportunité, j’ai accepté. Je savais très bien que ma décision allait irriter beaucoup de monde puisque la perception des caisses est très négative. Je savais qu’une partie de ma réputation et de ma crédibilité allaient en souffrir. Je savais que je risquais même de ne pas être réélu en 2015 mais je trouvais que la cause en valait la peine.

Vous êtes-vous enrichi grâce aux caisses ?
Je me suis très enrichi sur le plan de la connaissance du système de santé. Sur le plan financier, les 180 000 francs par an que je touche semblent créer la polémique. Mais ça n’a rien changé dans ma vie. Je gagnais autant à la tête de la FMH et j’aurais gagné plus en tant que médecin. Quand j’ai commencé la politique beaucoup de confrères médecins m’avaient d’ailleurs demandé pourquoi je renonçais à gagner ma vie « comme il faut». Je comprends que 180 000 francs peut apparaître comme beaucoup d’argent, mais  il est étrange que cela n’ait posé de problème à personne lorsque je les gagnais pour la FMH.

L’argument féminin fait aujourd’hui débat, pourquoi devrait-on vous élire vous plutôt qu’une femme ?
Après dix ans au Parlement, je crois avoir une bonne préparation pour faire ce travail, et que crois aussi que le temps est venu pour que la Suisse italophone soit représenté au gouvernement. Quant à l’argument féminin, je vous le dis très ouvertement, je crois que la question du genre est secondaire. Que ce soit en politique ou en économie, si j’étais femme, je serais presque vexée qu’on me choisisse parce que je suis femme. Je préférerais être choisi pour ma valeur, ma capacité intellectuelle, mon expérience.

Avec qui préférez-vous être sur le ticket final ? Pierre Maudet, Isabelle Moret ou Jacqueline de Quattro, ou  Jacques Bourgeois ?
Avec tous! Je suis libéral, je suis favorable à la concurrence.  Ce sera au parlement de décider. Vous savez, j’aime ma vie, elle est belle. Une opportunité se présente aujourd’hui mais, si ça ne marche pas, ma vie reste belle. Je ne suis pas né avec l’idée de devenir conseiller fédéral. Quand j’ai fait mes examens de médecine, à 27 ans à Zurich, je ne pensais même pas pas que je ferai de la politique. Mon but de vie était de de devenir ORL dans mon cabinet de ville à Lugano.

Pourquoi faudrait-il que le Tessin d’aujourd’hui, celui qui prône la fermeture et qui nous brouille avec l’Italie, ait une place au Conseil fédéral?
C’est justement l’occasion de ramener le canton dans la famille suisse. D’arrêter qu’il se distancie, qu’il se sente exclu. S’il est faux de penser que tout le canton vote pour la Lega, il est vrai qu’il y a un malaise répandu. Cependant, la grande majorité des Tessinois se lève le matin, va travailler, ne crie pas, ne se plaint pas et fait la richesse de ce beau canton. Je ressens de plus en plus le désir des gens d’arrêter le lamento et de changer cette mentalité défensive.

Au fond, pourquoi le Tessin est-il si replié ?
Après la deuxième guerre, c’était un canton très pauvre. Les Tessinois émigraient vers la Suisse alémanique et romande, vers la France, l’Italie ou même la Californie. A la fin des années 50, le canton a commencé à s’enrichir. La place financière a explosé à Lugano, orientée de manière monolithique sur l’Italie. Grâce à la fuite des capitaux d’une Italie déstabilisée par les Brigades rouges et le parti communiste, l’argent est arrivé à flots. Dans mon village de Sessa, la majorité travaillait dans l’agriculture ; d’un coup ils se sont engagés dans les banques sans formation particulière. C’était plus commode et on gagnait davantage. Ma génération a grandi dans un Tessin qui est devenu beaucoup plus riche sans savoir pourquoi. Mais, à la fin des années 80, l’Italie a eu besoin de de récupérer les capitaux.

C’est là que le canton s’est crispé ?
Tout à coup, dans ce bassin de 15 millions d’Italiens qui embrasse le Tessin, la crise économique est tombée et beaucoup de monde a cherché fortune au Tessin. Des Italiens se sont mis sur le marché à des prix inférieurs. Ca a créé une rupture sociale très forte, accompagnée du sentiment d’être abandonné par Berne. On sentait la une menace venue du sud et, au nord, l’abandon par un gouvernement fédéral dans lequel nous n’étions plus représentés. La Lega a bâti son succès sur «ces ennemis italiens qui voulaient voler notre fortune» et contre les Confédérés qui se fichaient de ce que nous vivions.

Si la représentation tessinoise au Conseil fédéral est si importante pourquoi se limiter à un Tessinois plutôt que de laisser le choix ?
Il faut poser la question au parti cantonal, responsable de la stratégie.

Allons donc, vous ne nous ferez pas croire que vous n’avez pas d’influence ?
Franchement pas. La preuve : j’ai souhaité que la décision du parti cantonal soit prise plus tard, on ne m’a pas suivi.

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